Se déconnecter du travail : mission impossible ou droit à baliser?
« Quand je ne veux pas être dérangée, je ferme simplement mes notifications. Quand j’ai terminé, j’ai terminé. Ça permet de décrocher », dit Roxanne Fouquette, stratège marketing chez Kezber depuis deux ans et demi. Elle ajoute que c’est bien accepté. Quand elle se déconnecte, personne ne va être « impatient ou fâché ».
L’entreprise de solutions numériques et informatiques est par nature un milieu très connecté. Ses bureaux à aire ouverte sont invitants, avec de larges baies vitrées qui offrent une vue sur le lac Memphrémagog et les montagnes de l’Estrie. Un encouragement à faire des heures de fou? Pas du tout.
Kezber encourage plutôt ses employés à se changer les idées sitôt leur journée normale de travail terminée. Ce qui veut dire fermer les messageries électroniques du boulot, s’abstenir de contacter des collègues et se sentir bien libre de répondre ou non à un message professionnel.

Dans les bureaux de l’entreprise Kezber à Magog, en Estrie.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Répondre à un courriel le soir, des fois ça vient de bon cœur, dit Roxanne. C’est un choix personnel, ce n’est pas une demande de l’entreprise. Je pense qu’elle est là, la différence.
L’entreprise de 92 employés s’est dotée d’une politique, il y a quelques années, pour faciliter la déconnexion. Et ses cadres montrent l’exemple. Le chef d’équipe des développeurs web, Simon Dorval, s’empêche, par exemple, d’écrire un message le soir à ses collègues, même à son patron. En étant conscient qu’il risquerait de le regarder tout de suite, je m’assure de planifier mes envois, pour ne pas le déranger dans sa vie personnelle
, dit le père de famille.
C’est pas vrai que tout doit se régler tout de suite. Souvent, on se crée un sentiment d’urgence, mais ça ne change absolument rien, ça peut attendre souvent au lendemain, ou au surlendemain même des fois.
Il a constaté les effets néfastes de rester toujours aux aguets et réactif. Une forme de fatigue s’installe. Quand on repart notre journée le lendemain, on n’est pas dans l’état reposé qu’on devrait être si on avait été déconnecté, a-t-il observé. À un moment donné, ça s’accumule, puis on se rend compte rapidement qu’il faut éviter ce genre d’affaires.

Le chef d’équipe des développeurs chez Kezber, Simon Dorval, a déjà connu cette fatigue due à l’hyperconnectivité professionnelle dans un emploi précédent.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
L’hyperconnectivité liée au travail peut avoir différents effets sur la santé, en particulier la santé mentale. C’est un des facteurs importants qui va mener à l’épuisement professionnel
, dit le psychologue du travail Nicolas Chevrier.
Il le constate surtout depuis cinq ans. La pandémie a créé un effet d’accélération. Soudainement, la connectivité est vraiment devenue une partie intégrante de toutes les organisations, relate l’expert. On a vu l’impact sur les gens.
Il explique l’importance d’avoir une période de récupération entre deux journées de travail et d’arriver à se détacher des tâches professionnelles.
Sans le sentiment de détachement du travail, je vais me sentir en situation de stress
, poursuit le psychologue, spécialisé dans les cas d’épuisement. Un message professionnel reçu en soirée, selon son contenu, peut nuire à l’apaisement nécessaire au sommeil.
Je vais repenser à des dossiers du travail, à des situations qui sont peut-être stressantes, problématiques. Puis, c’est là que je viens un peu saboter ma récupération. Une récupération dont j’ai absolument besoin.
L’employé de Kezber Simon Dorval se souvient d’une fin de semaine de pêche l’été avec une gang d’amis sans possibilité d’être contacté. Quand on ressort d’une fin de semaine comme ça, c’est fou l’effet que ça fait sur le corps! On est vraiment plus alertes après, on est reposés, on repart sur un meilleur pied
, estime-t-il.
Des bénéfices
Pour la directrice des ressources humaines, Mégan Plante, avoir une politique de déconnexion est bénéfique. Au final, quand nos employés sont bien, c’est là qu’ils ont du plaisir à travailler, puis à être performants, ils sont pleinement concentrés
, dit-elle.
La politique n’impose ni mesures obligatoires ni sanctions. On est dans une approche collaborative pour amener les gens à voir pourquoi ça a de la valeur
, précise Megan Plante.

Megan Plante, Alan Kezber et Isabelle David de l’équipe de direction de l’entreprise Kezber.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
L’entreprise prône aussi l'ajout de périodes de déconnexion pendant les heures de travail. Parmi les outils mis en place, un employé peut aviser ses collègues qu’il est dans une période de concentration toute la matinée, par exemple, et qu’il va répondre à ses messages en après-midi.
Très efficace comme approche, estime Simon Dorval, chef d’équipe des développeurs web. Quand on bloque ces périodes-là, on se rend compte qu’on fait du meilleur travail. On est moins dans "éteindre des feux" et plus sur un travail de fond, où on se permet de prendre du temps et d’accomplir une tâche à la hauteur de ce qu’elle demande
, dit-il.
Et ce n’est pas juste par bienveillance que le fondateur et PDG Alan Kezber encourage la déconnexion de ses 92 employés et qu'il s’empêche de la perturber. Encore réticent à cette idée il y a 5 ou 6 ans, il affirme aujourd’hui que c’est une bonne décision d’affaires
.
Oui, on fait de belles choses pour nos employés, mais moi je suis capitaliste, dit le patron avec franchise. Puis, ça marche! En faisant ça, on ne perd pas les employés. Ils travaillent mieux. Ils sont plus productifs. Quand ils reviennent, ils sont chargés. Ça va bien, la business est bonne.
Est-ce qu’on a un big turnover (roulement important)? Non. Est-ce qu’on a des burnouts (épuisements professionnels) des employés? Pas vraiment
, ajoute fièrement Alan Kezber, qui a fondé son entreprise dans un sous-sol il y a près de 30 ans.

Le fondateur et PDG de l'entreprise, Alan Kezber.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Du progrès à faire dans les entreprises et organismes
Si le cas de Kezber n’est pas unique, il est loin d’être répandu.
Les politiques écrites sont rares au Québec, affirme Geneviève Richard, candidate au doctorat en droit à l'UQAM, dont la thèse porte sur le droit à la déconnexion. Le gouvernement encourage les entreprises à adopter des politiques, mais il n'y a pas beaucoup d'entreprises qui l'ont écouté.
C’est là le problème. En l’absence de réglementation ou de loi, les entreprises qui valorisent la déconnexion le font sur une base volontaire et plus souvent de manière verbale que par écrit.
L’organisme Au bas de l’échelle, un groupe d’éducation populaire et de défense des droits pour les travailleurs non syndiqués, reçoit beaucoup d’appels à ce sujet. Ils proviennent de différents milieux, du communautaire au culturel en passant par la santé, le génie ou les nouvelles technologies.
Parfois, c’est bénin. Ça commence par de petits textos par-ci, par-là, explique Vincent Chevarie, responsable des dossiers politiques et des communications. Et des fois, ça prend une ampleur beaucoup plus grande. On parle de faire de la correction, de continuer la rédaction de texte, au-delà des heures de travail. Le matériel leur est fourni, il y a un rapport de pouvoir avec leur employeur. Ça peut aller jusqu’au harcèlement.

Vincent Chevarie, de l’organisme Au bas de l’échelle, milite pour faire inscrire dans la loi un droit à la déconnexion au Québec.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Au fil des témoignages recueillis, une constante demeure : les personnes qui résistent à cette pression ont peur de représailles, ou en subissent.
Un salarié va se faire dire qu’il n’est pas assez productif, qu’il n’est pas assez disponible. Ça peut mener à des suspensions, des congédiements, après une période de probation par exemple, illustre Vincent Chevarie. Ce n’est pas dit clairement par l’entreprise ou par les collègues [qu’il faut répondre aux messages en dehors des heures de travail], mais l’incertitude entourant la possibilité qu’il y ait des représailles, c'est aussi extrêmement pernicieux.
Inscrire le droit à la déconnexion dans la loi
Au Canada, des modifications au Code canadien du travail sont en cours, avec une entrée en vigueur dans le courant de 2025-2026, mais seuls les employés d’entreprises et sociétés fédérales sont concernés, soit environ 10 % des salariés du pays.
Au provincial, seul l’Ontario a légiféré pour l’instant. Elle oblige les entreprises de plus de 25 employés à adopter une politique sur la déconnexion.
De son côté, le Québec a reçu des mémoires en janvier et consulte des experts ce printemps sur le sujet plus vaste des transformations numériques du monde du travail. Le ministère du Travail se demande s’il y a lieu de modifier les lois existantes.
L’avocate Dalia Gesualdi-Fecteau pense que oui. Nos recherches nous révèlent que le droit est insuffisant, il faut le revoir pour établir plus clairement la frontière entre le temps de travail et le temps hors travail
, dit la professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal.
Elle suggère de revoir la Loi sur les normes du travail en trois points-clés. C’est de rappeler qu’une personne qui n’est pas dans une période de travail est réputée en période de repos. De dire que, durant cette période de repos, la personne a le droit de ne pas consulter ni de répondre à des messages qui sont en lien avec son emploi. Et que l’employeur doit prendre tous les moyens raisonnables pour limiter les sollicitations
, dit-elle.
À partir de là, chaque milieu professionnel devra définir sa politique, en l’adaptant à sa réalité. Les exceptions en cas d’urgence peuvent être définies.

Nicolas Chevrier est psychologue du travail.
Photo : Téléfiction
L’important, c’est d’avoir un cadre, quel qu’il soit, conseille le psychologue du travail Nicolas Chevrier.
Sinon, c’est souvent la personne qui a les pires habitudes au niveau de la connectivité qui va amener une certaine norme pour l’entreprise, prévient-il. C’est le gestionnaire qui va envoyer des courriels à 23 h le soir. Une culture va se développer, et ce n’est pas celle qui va nous permettre d’éviter les situations d’épuisement professionnel, au contraire.
Ailleurs dans le monde
La France a été pionnière, en 2017, en adoptant une loi qui oblige les entreprises à se doter d’un accord avec les employés sur le droit à la déconnexion. Plusieurs pays l'ont suivie, comme la Belgique, l’Espagne, le Portugal et l’Australie.
Nicolas Moizard, professeur de droit à l'Université de Strasbourg et formateur auprès de syndicats nationaux, était à Montréal l’automne dernier pour parler de l’expérience française à l’occasion d’un colloque sur les mutations du monde du travail, organisé par le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT).

Nicolas Moizard, professeur et chercheur en droit du travail français et européen, lors d’un colloque à HEC Montréal en octobre 2024.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Le sujet commence à être pris au sérieux par certaines entreprises
, dit-il. Mais il déplore une forme d’automaticité, un manque d’innovation. Quand il n'y a pas eu de travail sur les besoins des salariés, sur le type d'entreprise, on a tendance à négocier de façon standardisée
, dit-il.
Ce qui est important, vous l’imaginez bien, c'est de relier ce droit à la déconnexion à la charge de travail du salarié. Si on lui impose un droit à la déconnexion sans s'interroger sur ce qu'on lui prescrit, ça ne va pas, puisque ça va lui créer des sources de stress.
Certains salariés aux horaires plus flexibles souhaitent pouvoir organiser leur temps et se connecter au moment choisi. Nicolas Moizard donne l’exemple typique d’un parent qui reprend son travail le soir après s’être occupé des enfants, par choix.
Ce qui soulève d’autres questions. Qu'est-ce qu'il faut faire prévaloir? L'autonomie de la personne ou la protection de sa santé? Être sur sa messagerie le soir, c'est du temps pris sur le repos, quelquefois sur le sommeil. Vous voyez, là, on est dans un vrai débat : faut-il protéger la personne contre elle-même?
, souligne-t-il.
Il insiste sur l’importance de consulter les employés régulièrement sur l’application de ce droit à la déconnexion. C'est tout à fait gentil dans un accord collectif de dire que l'entreprise est attachée au droit à la déconnexion des salariés. Mais qu'est-ce qu'il en est après, dans le suivi?
Une chose est sûre, selon le professeur de droit, les entreprises où ça marche, ce sont les entreprises où la direction est convaincue par la question et en fait elle-même une priorité. Et montre l’exemple.
L’un des défis à relever, c’est que la déconnexion est souvent comprise comme un choix individuel, alors que c’est une question collective.

La candidate au doctorat en droit Geneviève Richard et le chercheur en droit du travail français et européen, Nicolas Moizard, tous deux spécialistes de la déconnexion, avouent avoir du mal à se déconnecter.
Photo : Radio-Canada / Myriam Fimbry
Aussi, elle demande une discipline, un effort conscient, y compris chez les universitaires qui s’intéressent au sujet. Nicolas Moizard et sa collègue québécoise Geneviève Richard le reconnaissent : ils doivent trouver des stratégies pour appliquer eux-mêmes les principes qu’ils prônent dans leurs travaux.
Je ne suis pas si pire en déconnexion, mais il faut quand même que je me parle
, confie Geneviève Richard. Un petit diable au-dessus de sa tête l’invite à se reconnecter, parce que le temps file et qu'il faut avancer dans son travail. Un petit ange lui rappelle le sujet de sa thèse : Ah oui, le droit à la déconnexion!
dit la doctorante, amusée.
On a toujours des raisons de regarder nos courriels, on a toujours des raisons
, dit-elle à son collègue français. Mais ça, c'est peut-être la société en général, on ne mesure pas encore l'impact de ces nouvelles technologies et l'usage social qu'on en fait
, observe le Strasbourgeois.
Des cordonniers mal chaussés? Ah oui! Ça c’est sûr!
, répondent-ils en chœur.
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